Les États-Unis et la guerre d’Algérie

Irwin M. Wall, Les États-Unis et la guerre d’Algérie, Préface de Georges-Henri Soutou

Éditions Soleb, Paris, 2006, 464 pages
revue: Jean-Charles Jauffret

Accompagné d’une lumineuse préface de Georges-Henri Soutou, d’un cahier photographique, d’un index, d’une bonne bibliographie et de notes en fin de volume, cet ouvrage démontre l’omniprésence des Américains lors des bookdiverses phases de la guerre d’Algérie. Fin connaisseur de l’histoire politique française, Irwin M. Wall fait à la fois la synthèse de travaux parfois difficile d’accès pour le public francophone en même temps qu’il ouvre un certain nombre de pistes.

Sérénité de l’historien qui doute parfois et prend conscience qu’il suscite en ce sens un débat de fond. Se fondant sur la masse des archives américaines, tout en connaissant fort bien les fonds français, l’auteur rappelle en quoi les États-Unis, hormis les affaires de Suez et de Sakiet (risque d’extension du conflit algérien), ont maintenu la IVe République défaillante en œuvrant pour que les délibérations onusiennes ne tournent pas à son désavantage. Ils espèrent l’orienter vers une réforme indispensable permettant un désengagement qui ne fasse pas le jeu de Moscou, tout en redonnant à l’armée française sa place de premier rang au sein de l’OTAN.

Un des apports de ce livre concerne l’affaire du détournement de l’avion de chefs du FLN, en octobre 1956. Pour les Américains, Ben Bella, surtout, représente une possibilité de solution politique, bêtement gâchée par cette maladresse mettant en avant la mésentente qui règne parmi les dirigeants français, alors que Washington sait que Paris a engagé auparavant des négociations secrètes. C’est avant tout l’incapacité de la IVe République qui est à l’origine de la célèbre affaire des « bons offices » américains avec la Tunisie, toujours dans une espérance de négociation. On conçoit mieux, dès lors, combien les États-Unis sont indifférents à la chute de ce régime sans prestige et le soutien immédiat apporté à De Gaulle, à qui on prête une volonté d’apaisement en Algérie devant conduire à une émancipation au sein d’une sorte de Commonwealth à la française. Cet ouvrage fera date en montrant en quoi le conflit algérien est au centre des rapports franco-américains plus que la question de la force de frappe. Comme le montre le mémorandum du 17 septembre 1958, le chef de l’État a besoin de l’appui des Américains pour sortir la France de son isolement diplomatique.

Contrairement à ce que soutiennent les thuriféraires du Général, dans son désir de constituer un bloc eurafricain contrôlé par la France, celui-ci a hésité en Algérie sur la bonne politique à suivre, ce que démontrent les archives américaines. En « déconstruisant » le mythe de la constance de la pensée gaullienne (la biographie d’Eric Roussel est citée), Irwin M. Wall démontre en quoi l’influence de Washington a pesé lourd dans le tournant politique du 16 septembre 1959, le fameux discours sur l’autodétermination, ce qui promet de beaux échanges entre spécialistes de la question. L’historien américain porte le fer dans la plaie en soulignant combien les dernières hésitations, puis les mesures hâtives, entraînent un déchaînement de violence conduisant au déplacement de population des Français d’Algérie et à l’anarchie sanglante de 1962. En ce sens, la façon dont l’Algérie a accédé à l’indépendance révèle être plus de l’échec que du succès pour général de Gaulle dont, par ailleurs, l’auteur ne conteste en rien la place parmi les « grands ». Hauteur de vue de cette magistrale synthèse qui tient compte de la politique européenne de la France, des jeux d’influence entre Paris, Londres et Bonn, et de la question du directoire « tripartite ».

Très bien traduite par Philippe-Etienne Ravart, elle ouvre sur le contemporain et l’instabilité du monde multipolaire. Il reste à souhaiter qu’après les fautes commises par les néo conservateurs en Irak, où les États-Unis prennent, en quelque sorte, la place de la France lors de la guerre d’Algérie, ce livre puisse aider à refonder les relations franco-américaines face aux nouvelles menaces.

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